• Accueil
  • > Archives pour septembre 2009

17 septembre, 2009

L’inventaire pour l’invention

Classé dans : Philosophie en Tunisie — taharbenguiza @ 10:18

Trop pris en ce moment par un travail de recherche, je vous propose un article que j’ai publié au journal « La Presse » il y a quelques années déjà mais qui demeure, à mon sens, encore actuel.

L’un des grands rêves des encyclopédistes du XVIIIe siècle était celui de mettre en place une encyclopédie où toutes les connaissances humaines seraient rangées par ordre, où le moindre détail, l’information la plus bénigne aurait un sens dans les multiples tableaux de définition qui se faisaient avec la participation des philosophes et des savants de tous bords. Ce n’est là qu’un rêve, mais combien éloquent et fécond ! Des encyclopédistes comme Diderot nous apprennent que le désordre n’est jamais total ni fatal. Il peut plutôt nous conduire à cet état paradoxal de nous sentir pauvres à cause de notre richesse car le savoir dispersé est inefficace et sans utilité. «La présente confusion, nous dit Leibniz à propos de son siècle, où il semble que nos richesses mêmes nous rendent pauvres, à peu près comme il arriverait dans un grand magasin qui manquerait de l’ordre nécessaire pour trouver ce qu’il faut, car c’est autant de ne rien avoir que de l’avoir sans s’en pouvoir servir». Pour décrire cette situation, Leibniz a recours à plusieurs images : celle du marchand qui ne tient aucun livre de compte, d’une bibliothèque sans catalogue, d’une armée en déroute ou d’un magasin dont les marchandises sont disposées sans ordre et sans inventaire. Il faut d’abord bien ordonner; réussir l’inventaire pour réussir l’invention. L’art inventionendi est donc logiquement antérieur à l’art inveniendi. Une République des esprits ou, comme nous le disons aujourd’hui, une cité scientifique, cité où les chercheurs de tous bords se partagent le savoir et assurent le progrès de la science, seul garant du bonheur de l’humanité, n’est possible qu’à condition de savoir ce que l’on possède. Tout doit être organisé et répertorié. Un bilan des connaissances réalisées est donc la condition sine qua non de toute recherche fructueuse possible.(1)

En Tunisie, ce grand travail d’inventaire a été fait dans certains domaines. Le travail de Jean fontaine sur l’histoire de la littérature tunisienne est aujourd’hui incontournable (…). L’histoire que Hédi Khélil a faite, et continue de faire sur le cinéma tunisien, reste aussi capitale(…). Les autres domaines de la production intellectuelle, en l’occurrence la philosophique, la psychologie et la sociologie, sont restés les parents pauvres, aussi bien des médias que de la recherche proprement dite.

Il ne s’agit pas ici de rendre compte seulement de ce qui a été écrit et réalisé depuis maintenant trois décennies dans les différents domaines des sciences humaines mais aussi de tenter de donner les moyens de mieux appréhender ce qui s’écrit en Tunisie afin d’avoir une idée plus juste du chemin que nous avons parcouru et de celui qu’il nous reste à parcourir. A ce propos, plusieurs questions se posent : si nous prenons le domaine de la recherche sur la civilisation islamique, nous nous rendons compte que très peu de chercheurs dans le domaine de la philosophie s’y sont intéressés. Comment expliquer ce fait ? Cela nous conduit à poser d’autres questions non moins problématiques : à quoi les chercheurs tunisiens se sont-ils intéressés ? Sommes-nous la copie défigurée d’un mélange de deux cultures, l’une orientale et l’autre occidentale ? Peut-on déceler une philosophie latente à nos choix de recherches dans les sciences humaines ? Le bilinguisme est-il une chance ou un handicap ? Peut-on se passer aujourd’hui d’une ouverture sur les autres cultures et sur les autres langues ?

Comment expliquer le gouffre qui s’approfondit de jour en jour entre le monde occidental et le monde oriental ?

Toutefois, pour répondre à ces questions, sans doute polémiques, mais non moins importantes, il nous faut avoir présent à l’esprit les conditions nécessaires et suffisantes de tout travail de recension, de mise en ordre et de quête d’une philosophie sous-jacente aux efforts de recherche que les Tunisiens continuent à développer dans les sciences humaines. Ces conditions ne peuvent pas être décrites comme des principes ou des axiomes facilement dicibles et méthodiquement repréables. Il s’agit en fait des conditions que les encyclopédistes du XVIIIe siècle avaient très bien saisis et illustrés à travers leur monumental travail encyclopédique dirigé par Diderot. Ce sont les conditions de ce que Bachelard appelle aujourd’hui «Le nouvel esprit scientifique»(2).

En effet, on ne peut vraiment comprendre ce qui se passe au niveau de la recherche dans un pays comme la Tunisie que sous réserve de quitter ce que Locke appelait «l’esprit de secte». C’est pour soutenir des sentiments étranges au-dessus de la portée des hommes et cacher la faiblesse de leurs systèmes que les faux savants «fabriquent de nouveaux termes qu’on peut justement appeler de vains sons»(3). Ces «vains sons» sont utilisés pour donner l’impression de posséder un savoir mystérieux et inaccessible aux profanes. Ce verbiage est construit afin de tracer des caractères distincts d’un hypothétique savoir «sans se mettre beaucoup en peine, précise encore Locke, d’examiner quelles sont les idées précises que ces sons signifient»(4). Mais l’aspect le plus dangereux de cet état de fait et de ce cette absence d’esprit scientifique et critique est le solipsisme narcissique. Lorsque le chercheur se croit l’élu, le seul penseur véritable et authentique, la seule référence valable et solvable, il oublie qu’aucune pensée ne peut vivre sans école et sans institutions. La pensée est une affaire publique. On ne pense qu’avec les autres et pour les autres. La pensée est par nature l’illustration d’une générosité en action. La raison solitaire est trop téméraire pour permettre la découverte ; sans critère, elle se confond vite dans les ténébres du doute et du sceptisisme. Ce fut le cas de l’expérience cartésienne.

Toutefois, Descartes nous a légué une correspondance éloquente quant à son sentiment d’appartenir à une «République des lettres». C’est probablement pour cette raison que Descartes a pu sortir indemne des affres du doute hyperbolique. Dès lors, on comprend qu’un homme seul ne peut pas assumer la tâche du progrès de la connaissance. Nous avons tous été les élèves et les disciples de quelqu’un. C’est la raison pour laquelle il nous a semblé nécessaire de rappeler notre dette et la dette des Tunisiens envers des maîtres comme Mahjoub Ben Miled, Fatma Haddad et Abdelwahab Bouhdiba et de citer, au moins partiellement, le travail acherné et perspicace des collègues rochdiens, cartésiens, kantiens et hégéliens qui nous honorent par leurs travaux et que nous continuerons à citer sans complaisances et sans complexes.

T.B.G.

(1) Cette idée semble être inspirée par Bacon

(2) La pensée de Gaston Bachelard a eu une grande réception en Tunisie. Beaucoup de travaux lui furent consacrés, en l’occurrence ceux de Hamadi Ben Jaballah, Ridha Azzouz et Zeineb Cherni.

(3) John Locke : Essai sur l’entendement humain, 3, 10,2

(4) Ibid

Larme de Rêve |
CREATION Thi_Hanh |
fgaulierpeintures |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | benoit-basset
| Artistes du Finistère / Les...
| Bandiniland