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6 février, 2011

Sur la Révolution tunisienne : penser notre modernité à partir de nous-mêmes

Classé dans : Philosophie en Tunisie,Philosophie en Tunisie — taharbenguiza @ 14:01

Cet article a été publié au journal « La Presse » du dimanche 6 février 201, il est une reprise d’une réponse à un émail d’un ami Français qui me demandait ce que je pense de la Révolution tunisienne

A ta question sur ce que je pense de ce qui se passe dans mon pays, je réponds qu’il est difficile de penser une histoire en train de se faire. La déformation rationaliste que j’ai me laisse penser qu’il y a en Tunisie les conditions nécessaires pour qu’une révolution civile éclate. Elles sont nécessaires, mais pas suffisantes, car tout événement véritable est une création imprévisible et inattendue. La révolution tunisienne a été un événement que personne n’a prévu bien que tous les Tunisiens l’espéraient. Or, si cet événement majeur dans l’histoire de la Tunisie moderne est une révolution, ce n’est pas seulement par le fait qu’elle a écroulé une dictature totalitaire, mais bien parce qu’elle a été créative de nouvelles valeurs, de nouvelles formes d’être dans le monde qui ne peuvent être comprises sans une sortie courageuse des schémas habituels et des compréhensions formatées. Bien que je n’aime pas beaucoup parler «d’inconscient collectif», il me semble que cette révolution — qu’aucun parti ni aucun leader n’a conduit— trouve quand même ses racines dans ce qui est devenu naturel dans le comportement des Tunisiens : tel que le respect des femmes (Code du statut personnel), le respect de la liberté des individus (une philosophie de l’individualisme), et de l’égalité face à la loi (la séparation des pouvoirs). Ces comportements sont la conséquence de l’intériorisation des valeurs de la modernité que l’Etat tunisien de l’indépendance a réussi à faire partager par tous les Tunisiens. Ainsi, ceux qui connaissent un peu la Tunisie savent qu’entre 1956 et 1963, le pays a vécu le bouleversement le plus marquant de son histoire, une sorte de révolution sereine la faisant passer d’une société traditionnelle, attachée au passé, à une société moderne regardant vers l’avenir. Par l’éducation de l’homme tunisien, prise en charge par l’Etat depuis l’Indépendance, la Tunisie a réussi, en une cinquantaine d’années, à réaliser l’une des révolutions les plus importantes du monde : celle qui a vu passer le taux de natalité d’une moyenne de 7.096% (en 1956) à 2,013 % (aujourd’hui). Certes, le changement est venu par le haut, mais le Tunisien a montré une capacité certaine d’ouverture et d’adaptation aux valeurs de la modernité.

En tout état de cause, la société tunisienne peut être dite moderne simplement parce que nous constatons, aussi bien dans le comportement des individus que dans les institutions sociales, un intérêt constant pour l’avenir. Cet intérêt signifie la prise en ligne de compte, dans la vision que développent les individus de leur vie, d’ambitions, de projet, de programme et de planification pour réaliser des objectifs vers une meilleure situation sociale, professionnelle, familiale ou politique.

Toutefois, l’intérêt pour l’avenir, est plus que cela, il est une dynamique qui touche les institutions économiques, sociales, politiques, culturelles et éducatives à travers la mise en place de mécanisme de régénération, de restructuration, d’efficacité et de progrès. La culture des projets intègre l’altérité en son sein, la critique dans sa démarche et la rénovation de son paradigme de conception et de réflexion. Regarder vers l’avenir, c’est en définitive, accepter la continuelle remise en cause des outils, des méthodes, des démarches, des paradigmes établis et des modèles consacrés. C’est se faire, selon le mot de Carlo Ginzburg, l’inventeur du concept de «micro-histoire», «l’avocat du diable».

Pour les Tunisiens, il s’agira donc de penser notre modernité à partir de nous-mêmes, de notre propre vision, de notre propre point de vue. Cela nécessite, de notre part, un changement paradigmatique qui rénove notre méthode de travail, notre manière de nous penser, de nous imaginer et de communiquer entre nous. La réalisation de ce changement de fond nécessitera une articulation harmonieuse entre le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. La société tunisienne moderne d’avenir ne sera donc pas le décalque de l’une des sociétés occidentales, mais la réalisation d’un modèle que les Tunisiens eux-mêmes ont travaillé à réaliser. C’est dans cet esprit qu’il est pertinent de penser la révolution tunisienne. Ainsi, si les citoyens tunisiens se sont révoltés, ce n’est pas parce qu’ils souffrent du chômage ou du manque de nourriture, comme certains bien-pensants français le disent, mais parce qu’ils ont soif de liberté et d’équité.

Maintenant, si certains de nos amis français soulignent que sans l’armée cette révolution n’aura pas pu exploser, c’est, entre autres, pour ne pas sortir de leurs schémas postcoloniaux selon lesquels, il est impensable de réfléchir hors du cadre du centre et de la périphérie. Schéma que l’on retrouve d’ailleurs dans l’histoire des idées qui décrit souvent la pensée arabe comme une parenthèse sans grande importance et, somme toute, insignifiante : Comment est-il possible que la petite Tunisie fasse sa propre révolution par ses propres moyens ? Allons donc, ce n’est pas sérieux. Ces gens-là sont soumis, ils ne se révoltent jamais. Ou alors, ils sont terroristes parce qu’ils sont musulmans !

On l’oublie souvent, la Tunisie a été le seul pays arabe à avoir été gouvernée, depuis trois siècles, par des civils. Ben Ali est une exception qui confirme la règle. Ce qui s’est passé en Tunisie n’est pas un coup d’État, mais une révolution populaire qui a eu besoin du soutien de l’Armée. Exactement de même manière avec laquelle a été fondé l’Etat des Husseinites en 1705 lorsque les notables de Tunis ont fait appel à Hussein Ben Ali pour venir assurer la sécurité publique du pays. Maintenant, si l’Armée a permis aux Tunisiens de se débarrasser de leur dictateur, c’est bien parce que celle-ci est républicaine et en harmonie avec son peuple.

Le propre de cette révolution baptisée «révolution du jasmin» et qui est en réalité une «révolution

de la liberté» est d’avoir été une révolution pacifique. Certes, des personnes ont été tuées, mais c’est l’ancien dictateur qui a commandité le massacre.

La démocratie permettra-t-elle la prise du pouvoir du courant dit «islamiste»? Cela n’est pas exclu. Mais faut-il le rappeler, le terreau de prédilection de ce courant est l’ignorance et la peur. La révolution tunisienne a été celle des jeunes dont le profil est loin d’être celui de poltrons ignorants.

Par ailleurs, une démocratie qui se respecte interdira à ceux qui veulent faire de la propagande politique d’utiliser les mosquées pour recruter leurs adhérents. Les Tunisiens devraient rester vigilants sur ce point capital.

En tout cas, je trouve les discours des dirigeants islamistes tunisiens d’un modernisme et d’un pragmatisme étonnant. D’abord, ils se font appeler le parti «Al Nahda tunisienne» (la renaissance tunisienne). Ils ne remettent pas en cause le Code du statut personnel et se présentent en défenseurs de la démocratie.

Le fait que la révolution tunisienne n’ait pas de leader est une grande chance pour la Tunisie. C’est le peuple qui est le leader. Personne ne peut prétendre aujourd’hui se présenter en sauveur, ni Ghanouchi (islamiste) ni Marzouki (de gauche)… La raison communicationnelle n’a jamais été aussi bien illustrée. Cela sera donc l’occasion de développer une vraie démocratie. Les Tunisiens font montre d’un civisme émouvant. Une touriste italienne qui a eu le courage de se mêler à la foule a été émue par la délicatesse des jeunes qui avaient «peur pour elle».

Pourquoi le cacher, je suis fier de ma tunisianité parce que nos jeunes, par leur révolution, n’ont pas seulement réitéré les valeurs de la révolution française et de l’esprit des lois, ils sont allés plus loin en défendant la thèse de la nécessité de séparer les quatre pouvoirs : le pouvoir législatif, le pouvoir juridique, le pouvoir exécutif et le pouvoir médiatique. Car la révolution du jasmin a été, en grande partie possible, grâce à Internet et plus précisément, au réseau social Facebook. Aujourd’hui, 1/5e des Tunisiens est sur Facebook (plus de 2 millions d’inscrits). Or, cette révolution a été possible parce que le niveau d’instruction des Tunisiens leur permet de s’ouvrir au monde.

T.B.G.

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